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Variations des Iris
Patrick NEU

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Novembre 2017

Artistes :

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La première fois que j’ai rencontré Patrick Neu, c’était chez lui ; la plupart de ses œuvres étaient réalisées directement sur des verres de vitrines et des verres à vin en cristal. Ces supports étaient recouverts d’une fine couche de suie noire striée de tracés extrêmement fins. Il y reproduisait partiellement des œuvres de grands maîtres européens de la tradition classique. Il y avait accrochées là aussi des vestes tissées au moyen d’ailes d’abeilles dans un environnement simple et épuré ; j’ai cru pouvoir y déceler l’aspect raffiné et sensible de l’artiste. Peu de temps après, j’ai pu découvrir dans son atelier ses aquarelles d’iris ; immédiatement, devant toute cette effervescence de sentiments ainsi révélés, je me sentis comme transporté auprès de Lin Daiyu qui, procédait à «l’enfouissement des fleurs ».

Dans le grand roman chinois classique Le Rêve dans le Pavillon Rouge, l’un des personnages principaux est une jeune femme, Lin Daiyu ; être maladif d’une sensibilité excessive et hors du commun, totalement envahie d’une passion pour les fleurs. Elle vint au monde le jour de la de Fête des fleurs du calendrier lunaire chinois, et procède à son premier « enterrement de fleurs » au cours du mois de mars lorsque la douceur du printemps provoque les premiers épanouissements floraux. C’est en voyant Jia Baoyu, son cousin bien-aimé, secouer les branches d’un prunier dont les fleurs tombaient et disparaissaient dans un torrent, qu’elle pressent leur disparition inutile et considère devoir les enfouir dans le sol pour leur permettre une renaissance future. S’appliquer ainsi à la survie de la flore évoque bien sûr la santé délicate ainsi que la fragilité des aspirations amoureuses de la jeune et fragile héroïne.

 

Les cycles d’épanouissement et de flétrissement des fleurs sont une règle de la nature ; le plaisir que procure la beauté de la floraison et la tristesse de son dépérissement sont immuables. Pour Lin Daiyu, il vaut sans doute mieux ne pas trop se réjouir de la beauté printanière, elle sera immanquablement suivie de la tristesse automnale. Lin Daiyu fait preuve d’une sensibilité d’une très grande pureté ; celle-ci lui inspire ses appréhensions exemplaires de ce qui constitue pour elle l’originalité, la précarité et la perfection de la vie et de la beauté. On pourrait ainsi dire que chez Patrick Neu, l’observation des iris avant le premier coup de pinceau et les premières émotions qu’elle produit chez lui sont peut-être parmi les plus beaux moments de sa création.

 

En Europe, l’on considère que la fleur d’iris est un symbole de lumière et de liberté ; l’iris blanc représente la pureté ; le bleu est une allégorie de l’élégance ou du lyrisme, il évoque également la fatalité de la passion solitaire qui pourrait disparaître mais aussi la beauté délicate, fragile, évanescente. L’iris pourpre décrirait l’amour, l’attachement et le bonheur accompli comme celui du fidèle qui possède la foi.

 

Pendant ses séjours dans un hôpital psychiatrique, Van Gogh a dessiné un iris sur un fond gris-vert avec une dominante bleu saphir, avec un unique iris blanc agité par une bourrasque de vent ; le voici alors libéré de ses émotions malingres. Plus tard, il réalisera des « Iris dans un vase », les inflorescences des fleurs s’y déploient dans les quatre directions en évoquant une puissante nostalgie du Sud.

 

Pour Patrick, le choix de ce thème est sans doute une manière de décrire la nostalgie de l’amour passé et perdu, il présente les différentes étapes de la vie des fleurs : le bourgeonnement, l’éclosion et le flétrissement. Périodes et moments saisissants ; isolés mais pourtant visiblement reliés les uns aux autres dans la manifestation alternative de la vie.

 

Les termes français “nature morte” et anglais “still life” expriment deux points de vue croisés et peut-être complémentaires ; ils décrivent aussi la continuité entre la vie et la mort. Dans la pensée orientale l’expression “Une fleur est un Monde” renvoie à la transition entre un microcosme et un macrocosme. Une fleur est en effet un univers en soi ; apprécier la fleur avec une vision microscopique consiste à découvrir un paysage tout entier à travers les traits et les couleurs qui ont produit le dessin des fleurs. Les tracés du pinceau révélés dans les aquarelles de Patrick, mêlés à son utilisation du blanc, sont tout comme les tracés des multiples paysages du monde avec leurs mille facettes de diversité.

 

Le cycle de la vie d’une fleur est court et périssable. Le travail de l’artiste quant à lui marque un arrêt. La succession de vie se modifie en quelque sorte, on quitte le cycle des renaissances, le samsâra, pour espérer atteindre, d’après la loi du karma, une possibilité d’éternel. La création de l’artiste est souvent le fruit d’une inspiration subite qu’il parvient à transcrire ; ici, le spectateur saura peut-être regarder enfin des peintures tout en regardant des fleurs.

 

S’il parvient à ce résultat, les larmes des enfouissements de fleurs de Lin Daiyu n’auront assurément pas été vaines…

 

Tseng Chi-Ming, Septembre 2017