





Article "La Poésie du Geste"
Réunir aujourd’hui André Kneib et Hans Hartung revient à orchestrer un dialogue entre deux histoires du geste, deux géographies de la pensée et deux conceptions de l’énergie picturale. Rien dans ce rapprochement n’est artificiel : leurs œuvres, profondément distinctes en apparence, partagent pourtant une même nécessité intérieure inscrire le mouvement de l’esprit dans la matière du trait, faire du geste non un signe, mais une forme d’existence.
L’exposition met en lumière cette résonance silencieuse, mais décisive, qui traverse leurs démarches. Kneib vient de la calligraphie chinoise, qu’il a étudiée au cœur même de ses lieux de transmission, dans les universités de Pékin et de Nankin. Hartung, pionnier de l’abstraction lyrique, en a révélé le versant occidental : celui de la vitesse, de l’impact, de la fulgurance. Entre eux, il ne s’agit pas de filiation, mais d’une affinité structurelle, où le geste devient un langage universel, au-delà des cultures.
André Kneib : une trajectoire à la croisée des savoirs, des cultures et des traditions
S’immerger dans la tradition pour mieux la transformer
Le parcours d’André Kneib est sans équivalent dans l’art européen de ces cinquante dernières années. Originaire d’Alsace-Lorraine, sinologue, calligraphe, peintre et chercheur, il se forme dès la fin des années 1970 dans un cadre exceptionnel. À une époque où très peu d’Occidentaux avaient accès aux institutions chinoises, il étudie aux Beaux-Arts de Pékin, puis à l’Université de Nankin, où il rencontre le maître coréen Lee Ung-No artiste fondamental de l’avant-garde extrême-orientale, pionnier du passage de la calligraphie à l’art moderne.
Ce compagnonnage est déterminant : il apprend auprès de Lee Ung-No la rigueur du geste, l’attention au souffle, la conception de la ligne comme vecteur d’énergie intérieure. À Nankin, il poursuit un travail théorique approfondi auprès de Ding Hao, historien de la calligraphie, qui lui transmet l’héritage des traités anciens, la lecture du chinois classique et la logique esthétique du caractère. Kneib entreprend alors une étude philologique et gestuelle sans précédent, couronnée par une thèse sur le Sitishu Shi 四體書勢, de Wei Heng魏恆, texte fondateur du IIIᵉ siècle.
Cette immersion n’est pas une simple formation : elle constitue une initiation à un art où le geste, le sens, la pensée et le souffle ne font qu’un. C’est ainsi que KNEIB devient l’un des seuls artistes occidentaux à maîtriser la calligraphie non de l’extérieur par imitation ou fascination mais de l’intérieur, par compréhension de ses principes fondamentaux.
Un artiste érudit : savoir, théorie et pratique en un seul geste
À la différence de nombreux artistes influencés par l’Extrême-Orient, Kneib ne se contente pas d’adopter une forme : il en comprend la structure conceptuelle. Maître de conférences à l’INALCO et à la Sorbonne, spécialiste de l’histoire et de la théorie du pinceau, commissaire d’expositions internationales (Bruxelles, Paris, Pékin), il conjugue recherche académique et création.
Cette double identité artiste-créateur et chercheur-théoricien constitue l’une de ses singularités majeures. Sa connaissance intime des sources anciennes lui permet de dépasser la répétition ou la citation : son œuvre s’inscrit dans une tradition vivante, réinventée de l’intérieur.
Le caractère comme matrice énergétique : une esthétique du souffle
Ce qui distingue profondément André Kneib de la majorité des calligraphes contemporains réside dans son approche du caractère chinois, qu’il ne considère jamais comme une forme figée ou une simple structure graphique. Alors que beaucoup de praticiens actuels choisissent d’abandonner la dimension sémantique au profit d’une abstraction purement formelle, Kneib, au contraire, préserve le sens comme impulsion première du geste et comme moteur fondamental de la composition.
Pour lui, le caractère n’est jamais un contour à reproduire : il constitue un noyau de forces, un équilibre dynamique, un point de départ plutôt qu’une limite. Des termes tels que Xin (cœur), Yi (unité), Shui (eau) ou Peng (ami) ne sont pas des signes à illustrer, mais de véritables matrices d’énergie dans lesquelles se condensent émotions, souffle et mouvement. Cette compréhension intime du caractère comme réservoir de tensions et de potentialités nourrit l’ensemble de sa création.
C’est ainsi que naissent les grandes séries qui jalonnent son œuvre : Heart (心), où il explore le rythme intérieur et l’émotion profonde ; Water (水), consacrée aux flux, aux ondulations et au mouvement continu ; Unity (一), qui incarne une quête de dépouillement radical et de retour à l’essentiel ; ou encore Stardust, où le signe se dissout presque dans un éclat chromatique, comme emporté par l’énergie même du geste.
En transformant le caractère en véritable espace pictural, Kneib ouvre la calligraphie à une dimension nouvelle, où la peinture naît du sens et où le sens devient forme. Cette démarche réinvente la relation millénaire entre écriture et image et inscrit son travail dans une esthétique du souffle, à la fois fidèle à la tradition et résolument tournée vers la modernité.
La couleur : une révolution interne à la calligraphie
Parmi les contributions les plus audacieuses d’André Kneib à la calligraphie contemporaine figure l’introduction systématique de la couleur au sein d’un art traditionnellement dominé par le noir de l’encre et la présence ponctuelle du rouge du sceau. Cette innovation bouleverse en profondeur la perception du signe et modifie la manière dont le trait est appréhendé, aussi bien sur le plan formel que sur le plan émotionnel.
La couleur devient chez lui énergie, souffle, intensité et matérialité sensible ; elle ne se contente pas d’accompagner le trait, mais en devient l’un des moteurs essentiels, participant à sa construction même. Les transparences, les saturations et les veines chromatiques qu’il déploie entrent en résonance avec certaines recherches de Hartung, Soulages ou Michaux, tout en demeurant solidement ancrées dans la logique interne du caractère chinois.
Cette transformation radicale de la calligraphie est aujourd’hui largement reconnue dans toute l’Asie, où l’œuvre de Kneib exposée en Chine, au Japon et à Taïwan depuis plusieurs décennies a influencé une nouvelle génération de calligraphes attentifs aux potentialités chromatiques du geste. Par cette démarche, il apparaît comme un véritable pionnier transculturel, capable de relier l’histoire millénaire du pinceau aux enjeux esthétiques de la peinture contemporaine, et d’ouvrir la calligraphie à de nouvelles formes d’expression.
Une reconnaissance institutionnelle transnationale
Depuis les années 1980, André Kneib bénéficie d’une reconnaissance institutionnelle exceptionnelle en Asie, en Europe et aux États-Unis, où son œuvre a été régulièrement présentée dans des lieux de premier plan. Dès 1982, il expose au Hong Kong Arts Center, avant d’être invité dans les années 1990 au Beijing Museum of Fine Arts et de bénéficier d’une exposition personnelle à Pékin. Son travail est ensuite montré au Taipei Fine Arts Museum en 1998 puis en 2005, ainsi qu’au Seoul Calligraphy Art Museum en 1994. La même année, il est accueilli en résidence à la Villa Kujoyama九條山 à Kyoto, résidence qui mène en 1995 à la commande prestigieuse des fusuma du temple 金山寺, près du lac Biwa. Parallèlement, son œuvre circule à Boston, Bruxelles, Taïpei et Hong Kong, avant d’être présentée plus récemment au Musée Cernuschi à Paris en 2024.
Cette visibilité internationale s’accompagne d’une intégration remarquable dans les collections permanentes de nombreuses institutions. En Chine, ses œuvres sont conservées à l’Université de Nankin, dans les musées provinciaux de Xi’an, de Jinan et de Qingdao, ainsi qu’au sein de l’Association des calligraphes chinois à Pékin. À Taïwan, elles rejoignent les collections du Taipei Fine Arts Museum, de la FundTex Collection et de l’Association internationale de calligraphie. En Europe, elles intègrent les Musées Royaux d’Art et d’Histoire de Bruxelles et le Musée Champollion de Figeac, tandis qu’aux États-Unis, elles entrent dans la prestigieuse collection du Museum of Fine Arts de Boston. Aucun autre artiste occidental n’a, à ce jour, été intégré de manière aussi profonde et durable au sein des institutions majeures de la calligraphie en Asie, ce qui souligne la singularité et la portée exceptionnelle de son parcours.
Hans Hartung : le versant occidental de l’écriture du geste
Hans Hartung, figure majeure de l’abstraction lyrique, explore dès les années 1930 une peinture du mouvement, de la vitesse, de l’impact. Inventeur d’outils, expérimentateur infatigable, il fait du trait une charge explosive, un instantané d’énergie.
Bien qu’il ne fasse pas de calligraphie, sa conception du geste vitesse, tension, risque résonne fortement avec la pensée extrême-orientale. C’est pourquoi Hartung a souvent été associé à une forme d’« écriture picturale » en Occident.
Kneib et Hartung : une rencontre conceptuelle
La rencontre entre Hartung et Kneib ne repose pas sur une proximité formelle, mais sur une affinité plus profonde : la structure même de leur rapport au geste. Hartung fait apparaître la force brute du mouvement, sa fulgurance et son impact immédiat, tandis que Kneib en révèle la dimension intérieure, la logique intime, la respiration et le souffle. L’exposition met ainsi en lumière une tension fertile entre deux approches complémentaires : chez Hartung, le geste surgit comme une projection d’énergie, alors que chez Kneib, il s’inscrit dans une temporalité plus intérieure, faite d’équilibre et de résonance. Ensemble, leurs œuvres démontrent que le trait peut devenir un langage universel, capable de dépasser les frontières stylistiques et culturelles.
André Kneib : un artiste-pont
Plus qu’un calligraphe ou qu’un peintre abstrait, André Kneib est un passeur.
Il relie les traditions sans les confondre, il traverse les cultures sans les simplifier, il fait dialoguer des systèmes esthétiques longtemps considérés comme opposés. Son œuvre montre qu’une tradition millénaire peut être un moteur de modernité, et qu’un geste, lorsqu’il est juste, peut abolir la distance entre deux mondes.
Cette exposition révèle cette contribution rare : celle d’un artiste qui, trait après trait, ouvre la calligraphie au monde et ouvre le monde à la calligraphie.





